Il se peut que vous ayez entendu l’histoire véridique d’un étudiant en philosophie qui a rédigé un rapport de recherche pour démontrer qu’il n’existe aucun principe moral objectif ou absolu. Or, en matière de recherche, de bourse d’études, de documentation et d’argumentation, le rapport méritait tout au moins un “ A ”. Mais après y avoir jeté un seul coup d’œil, le professeur a inscrit au feutre rouge : “ "F". Je n’aime pas les couvertures bleues. ”.
À la réception de son rapport, l’étudiant est entré en trombe dans le bureau du professeur et s’est écrié : “ C’est injuste. Ce n’est pas équitable. On ne devrait pas m’évaluer selon la couleur de la couverture, mais selon le contenu du rapport. ”
Le professeur a alors demandé à l’étudiant s’il faisait allusion au rapport prétendant qu’il n’existe aucun principe moral objectif, comme l’équité et la justice. Question à laquelle l’étudiant a répondu : “ Oui, oui, c’est bien celui-là ! ” À cela, le professeur a rétorqué : “ Eh bien, je n’aime pas les couvertures bleues. La note restera donc "F". ”
C’est alors que l’étudiant s’est rendu compte qu’il croyait véritablement aux principes moraux objectifs, comme l’équité et la justice, et qu’il s’attendait à ce qu’on les applique sur-le-champ à sa situation.
LA MORALITÉ EST-ELLE OBJECTIVE ET OBLIGATOIRE?
Les statistiques démontrent que nous nous estimons être pour la plupart des relativistes moraux, mais je crois que nos comportements indiquent autre chose. Bien qu’il soit facile de dire qu’il n’existe pas d’obligation morale objective, il est bien plus difficile de vivre comme si c’était le cas. Nos réactions aux situations injustes trahissent notre véritable perception de la moralité.
Qu’entendons-nous par obligation morale objective ? Nous désignons le contraire de subjective. Si la moralité était purement subjective, les jugements moraux se réduiraient alors aux goûts personnels.
Par exemple, en matière de goûts personnels, j’aime peut-être le basket-ball, alors que vous, le hockey ; j’aime peut-être les tartes, et vous les gâteaux ; j’aime peut-être la musique rock, et vous le classique. Il ne s’agit que de goûts personnels, qui sont donc entièrement subjectifs. Nous pouvons tous deux émettre des énoncés contradictoires et avoir tous deux raison.
Si la moralité était purement subjective, les jugements moraux se résumeraient alors aux goûts personnels, et ne sauraient s’appliquer à la question du bien et du mal. Les opinions contradictoires sur le viol, par exemple, n’impliqueraient pas plus le bien et le mal que les opinions contradictoires sur les Big Macs et les Whoppers, puisque la vérité ou l’exactitude ne dépendrait que de l’attitude, de l’opinion, ou de la croyance d’une personne.
Par contre, dire que la moralité est objective revient à dire que la vérité des jugements moraux ne dépend pas de l’attitude, de l’opinion ni de la croyance d’un individu ou d’un groupe. Or, les principes moraux objectifs sont vrais indépendamment de toute opinion. Par exemple : 2 + 2 = 4 est objectivement vrai, qu’on le croit ou non. Dire que la moralité est objective revient à dire que nous ne l’inventons pas, mais que nous la constatons, tout simplement.
L’affirmation “ il y a 100 personnes dans cette pièce ” est soit vraie soit fausse, au sens objectif. Nul ne pourrait légitimement déclarer qu’il est vrai pour vous qu’il y a 100 personnes dans cette pièce, mais que ce n’est pas vrai pour moi. Si quelqu’un se levait et déclarait : “ Non, je crois qu’il n’y a que trois personnes dans cette pièce ”, comment réagirions-nous ?
Nous pourrions dire que nous sommes en pays libre, et qu’il est libre de ne pas être d’accord. Nous pourrions même défendre son droit de ne pas être d’accord, mais nous ne dirions jamais qu’il a raison ou qu’il dit vrai. Il se trouve qu’il a tout à fait tort dans ce cas-ci. C’est que le nombre de personnes présentes est un fait objectif indépendant de l’accord ou du désaccord de quiconque.
La question est de savoir : “ Existe-t-il des principes moraux objectifs qui, par nature, sont obligatoires et lient tout le monde ? ” En raison des désaccords majeurs que connaît notre société sur les questions d’éthique, comme l’avortement, l’euthanasie, les rapports sexuels prénuptiaux et la peine de mort, beaucoup de gens croient l’éthique subjective, c’est-à-dire qu’elle est relative aux individus et aux cultures.
Or, j’ai découvert, au cours de mes nombreux débats publics sur le sujet, que la vaste majorité des professeurs de philosophie refusent de défendre publiquement le relativisme moral. Ils ont tendance à reconnaître qu’il existe des obligations morales objectives, même s’ils sont incapables d’en prouver le fondement.
Pourquoi ? Parce que, comme je l’ai dit plus tôt, il est très facile de dire qu’il n’existe pas d’obligation morale objective, mais il est bien plus difficile de vivre comme si c’était le cas. Nos réactions aux situations injustes trahissent notre véritable perception de la moralité.
NOS RÉACTIONS ET NOS JUGEMENTS
La plupart des gens ne peuvent s’empêcher de croire que, lorsqu’une personne leur fait du tort, c’est réellement mal. Si on se fait battre et voler, il nous semblera avoir été vraiment lésé. On n’acceptera simplement pas que le fautif prétende que ses actions “ lui semblaient bien ”. Il a mal agi. Il lui faut donc reconnaître ses torts et les regretter. Sans compter que le fautif se sentirait tout aussi lésé s’il était lui-même victime de telles actions.
Les jugements qu’on porte sur la manière dont les autres sont traités trahissent encore davantage nos véritables positions en matière d’éthique.
Par exemple, nous croyons que les nazis ont moralement mal agi en réalisant des expériences médicales sur les Juifs. Or, non seulement on juge cela mal, mais encore on croit que tout le monde devrait être de cet avis, y compris les nazis. On estime que l’apartheid est mal, que les Afrikaners blancs n’auraient pas dû opprimer les Noirs d’Afrique du Sud. Mais non seulement on juge cela injuste, mais encore on s’attend à ce que tous soient d’accord là-dessus, et surtout les Afrikaners blancs.
On croit tous que le fait de torturer des bébés et de violer des fillettes de quatre ans est moralement répréhensible, et que tous devraient être de cet avis. Malgré le fait qu’il existe des divergences d’opinion entre nous, de nombreux exemples démontrent qu’on croit bel et bien certaines actions objectivement mauvaises et d’autres objectivement bonnes. Nos réactions indiquent qu’on ne croit pas les principes moraux être simplement relatifs.
Si on se considère encore relativiste moral, on doit être prêt à admettre qu’il est moralement acceptable que des gens s’attaquent à nous et volent nos biens, que quelqu’un évalue un rapport selon la couleur de sa couverture, et que des nazis tuent des Juifs. On doit être prêt à admettre qu’il est tout à fait acceptable que des Afrikaners blancs oppriment des Sud-Africains noirs, et que des sadiques abusent des enfants et torturent des bébés. Si on n’est pas prêt à admettre cela, c’est qu’on n’est pas relativiste moral.
Je ne dis pas que la moralité est objective simplement parce qu’on reconnaît pour la plupart le mal inhérent à ces atrocités. J’incite plutôt chacun à admettre qu’au fond, ces actes sont horriblement mal et qu’on croit également que tous devraient être de cet avis. Ainsi, qu’importe la position qu’on dit avoir sur la moralité, on croit réellement qu’il existe des obligations morales objectives.
Le moyen de se soustraire à cet argument consiste à nier simplement que ces atrocités sont véritablement répréhensibles. Toutefois, j’ai l’assurance qu’aucune personne intègre ne saurait le faire. Son intégrité l’acculera à un dilemme.
S’il n’existe aucune moralité objective, alors nos intuitions les plus intimes qui nous révèlent le mal dans ces actes sont illusoires ! Et en cela, nous avons tort ! Il se peut que nous soyons convaincus que ces actes sont répréhensibles. Il se peut même que nous partagions tous cet avis, mais à tort ! Maintenant, dans quelle mesure est-ce possible ? Dans quelle mesure se peut-il que nos intuitions soient incorrectes, et que le fait de tuer des Juifs, d’opprimer des Noirs et de torturer des bébés ne soit réellement pas mal ?
John Healy, directeur exécutif d’Amnistie Internationale, un organisme non religieux, s’est montré récemment, dans une lettre de demande de fonds, aussi confiant que moi quant à ce que les gens pensent véritablement de la moralité :
“ Si je vous écris aujourd’hui, c’est parce que je crois que vous partagez mon intime conviction qu’il existe bel et bien des absolus moraux. En matière de torture, de meurtres sanctionnés par le gouvernement, de "disparitions", il n’existe pas de "moindre mal". Ces actes sont des atrocités commises contre nous tous. ”
LE RELATIVISME CULTUREL
Nombre de gens croient que, puisqu’on trouve différents principes moraux dans différentes cultures, il ne peut y avoir de principes moraux objectifs qui lient toutes les cultures ; la moralité doit être culturellement relative.
Toutefois, cet argument part d’un usage fautif de données, est fallacieux du point de vue logique, ne nous permet pas de porter ce que nous considérerions normalement comme des jugements moraux légitimes et mène à d’étranges conclusions.
En y regardant de plus près, on remarquera qu’il existe bien plus de similitudes morales que de différences morales entre les cultures. Les différences sont en fait mineures. On les étudie dans les cours d’anthropologie parce qu’elles constituent l’exception, mais en réalité les cultures partagent la vaste majorité des principes moraux.
Par ailleurs, plusieurs dissimilitudes ne sont que des variantes de la raison et de l’application morales des principes communs. La disparité éthique entre cultures est bien moindre que ce qu’on voudrait nous faire croire.
Deuxièmement, il est illogique de penser que l’existence de différences culturelles prouve l’inexistence de principes moraux transcendants. Que prouve le fait que la culture X tient pour mal l’acte A, alors que la culture Y le déclare bien ? Pas grand-chose!
On ne peut en conclure qu’aucune vérité morale objective sous-tend l’acte A. La culture X peut avoir raison et la culture Y avoir tort par rapport à l’acte A, ou vice et versa. La relativité dans les croyances morales n’entraîne pas la relativité dans la vérité. Les croyances ne changent pas la vérité. L’incroyance en la gravité ne change pas le fait objectif selon lequel, si vous vous jetez du 10e étage, vous vous écraserez au sol. De même, l’incroyance en une loi morale ne la rend pas nulle ou inexistante.
De plus, si l’éthique était relative à la culture, on ne pourrait évaluer moralement les cultures. Il serait impossible à une culture de juger immoral ce qu’une autre approuverait, même en cas de racisme, d’infanticide, de purification ethnique ou de génocide.
Or, si le relativisme culturel est juste, alors le procès de Nuremberg qui a suivi la Seconde Guerre mondiale n’est rien de plus qu’un tribunal irrégulier - de la rigolade. Les criminels de guerre nazis se sont alors défendus en déclarant qu’ils ne faisaient que suivre des ordres dans les paramètres de leur culture et de leur système judiciaire. À cela, Robert Jackson, avocat en chef représentant les États-Unis lors du procès, a toutefois répliqué qu’il existe “ une Loi au-dessus de la loi ” de toute nation individuelle, des valeurs permanentes qui transcendent toute société particulière.
Par conséquent, si l’éthique était relative à la culture, toute déclaration universelle des droits de l’homme deviendrait un non-sens. Les deux s’excluent mutuellement. Si l’éthique n’est relative qu’à la culture, il n’y a pas de droits universels de l’homme : et s’il y a des droits universels de l’homme, comme le croient les Nations Unies, alors l’éthique n’est pas relative à la culture.
Par contre, comme nous l’avons vu, nos réactions et nos jugements démontrent que nous croyons vraiment qu’il existe des principes moraux qui transcendent les cultures et qui justifient que nous condamnions notamment l’apartheid, la purification ethnique et les atrocités nazies.
La fureur qu’ont suscitée les autorités de Singapour en matraquant l’adolescent américain Michael Fay, au début des années 90, démontre bien que les gens considèrent les principes moraux comme transculturels. Si ce n’était le cas, les Nord-Américains seraient injustifiés en qualifiant cet acte de juste ou d’injuste. Pourtant, et ceux qui adhèrent à la loi singapourienne et ceux qui la condamnent soutiennent que les principes moraux en jeu sont d’ordre transculturel.
Un autre problème émanant du relativisme culturel : celui qui cherche à réformer la société de l’intérieur sera confronté à un vrai dilemme. Si une culture juge favorable un certain acte, il serait immoral de vouloir initier un changement, quelle que soit l’atrocité de ses pratiques, telles que l’esclavage, l’emploi et l’abus d’enfants, et la négation des droits de la femme. Rien de tout cela n’est compatible avec ce sur quoi nous nous fondons pour porter des jugements moraux.
Le relativisme culturel mène aussi à d’étranges conclusions. Imaginez une île de 100 habitants. Devant décider par vote si le meurtre est bien ou mal, ils obtiennent un résultat de 50/50. Le lendemain, des défenseurs du “ meurtre est bien ” tuent un des défenseurs du “ meurtre est mal ”. Ils en sont maintenant à 50 contre 49 en faveur du “ meurtre est bien", jugeant du fait le meurtre comme moralement acceptable.
Disons maintenant que la partie “ meurtre est mal ” tue deux de ses opposants. Le vote est désormais de 49 contre 48 en faveur du “ meurtre est mal ”. Du coup, le meurtre devient mal, même s’il était bien lorsqu’il a été commis, et ainsi de suite. Or, un point de vue qui mène à des conclusions aussi absurdes ne saurait être vrai.
SE RÉFUTE LUI-MÊME
Une dernière critique préjudiciable qui s’applique au relativisme moral : il se réfute lui-même. Maints relativistes moraux disent ou pensent ceci : “ Il n’existe aucun absolu moral, et vous ne devriez pas agir comme s’il y en avait ” ou “ Vous devez être relativiste moral ”. Ils jugent le relativisme comme étant la vérité absolue, et que tous devraient être de leur avis. Mais si le relativisme est vrai, alors aucun “ devoir ” moral ne s’applique à tous, même celui-là.
Le relativisme peut donc être chic, mais il est non viable. Il se réfute lui-même et mène à d’étranges conclusions. Les réactions et les jugements que suscitent en nous les situations injustes, chez nous comme chez les autres, trahissent notre véritable perception de la moralité. Nous n’agissons pas comme si la moralité était relative aux individus et aux cultures, mais comme s’il existait des principes moraux objectifs qui sont obligatoires et qui engagent tout le monde.
Or, cette découverte, le philosophe latin Cicéron l’a résumée succinctement en ces termes : “Seul un fou pourrait soutenir que la distinction entre l’honorable et le déshonorant, entre la vertu et le vice, n’est qu’une affaire d’opinion."
Ayant reconnu que les principes moraux objectifs existent, certaines questions s’imposent : Comment de tels principes peuvent-ils exister ? D’où nous viennent-ils ? Qu’est-ce qui les rend objectifs et obligatoires, et fait qu’ils engagent, surtout ceux qui ne les partagent pas ? Voilà des questions de fondements.
LES FONDEMENTS
À ce stade-ci de la réflexion, beaucoup de gens, tant parmi la masse que parmi les érudits, croient par intuition que, si Dieu n’existe pas, il serait difficile de dire comment il pourrait exister un quelconque fondement objectif, une quelconque norme absolue pour le bien et le mal.
Comment tirer une éthique de divers arrangements spatiaux, temporels, matériels et énergiques? Un univers purement matériel serait moralement indifférent. Les jugements moraux ne seraient que relatifs et subjectifs, la simple expression de goûts personnels. Ou il pourrait s’agir simplement de conventions sociales que la société aurait adoptées, afin que les gens puissent vivre ensemble sans chaos. Mais en aucun cas il s’agirait d’obligations morales qui engageraient objectivement ! Voici comment l’éthicien athée Richard Taylor a exprimé cette intuition par écrit :
“ Dire que quelque chose est mal parce que […] Dieu l’interdit est […] parfaitement compréhensible pour quiconque croit en un Dieu qui dicte sa loi. Mais dire que quelque chose est mal […] même si aucun Dieu n’existe pour l’interdire, est incompréhensible […]. ”
“ Le concept d’obligation morale [est] impossible à saisir sans celui de Dieu. Les paroles demeurent, mais elles ont perdu leur sens. ”
Il n’y aurait ni bien ni mal véritablement objectif ! Dans un univers sans Dieu, le concept de moralité objective perd toute véritable signification.
Le brillant philosophe Ludwig Wittgenstein a admis avec candeur que, s’il existe des absolus moraux, il faut que l’homme les tienne d’une réalité transcendant son humanité : “ L’éthique, si éthique il y a, écrit-il, est surnaturelle […]. ”
J. L. Mackie, un des athées les plus avoués de ce siècle, est aussi de cet avis : “ Les propriétés morales […] n’auraient pu vraisemblablement voir le jour […] sans qu’un dieu tout-puissant ne les crée. ”
Le philosophe athée des sciences, Michael Ruse, admet ceci :
“ L’évolutionniste moderne soutient que l’être humain a un sens de la moralité parce que celui-ci est de nature biologique. La moralité est une adaptation biologique, au même titre que nos mains, nos pieds et nos dents. Vue comme un ensemble d’affirmations rationnellement justifiables sur quelque chose d’objectif, l’éthique est illusoire. J’estime que, lorsqu’une personne dit : “ tu aimeras ton prochain comme toi-même ”, elle pense faire allusion à plus qu’à elle-même. Mais cette allusion n’en demeure pas moins sans fondement. La moralité n’est qu’un outil de survie et de reproduction, et tout sens plus profond pouvant lui être prêté est illusoire. ”
Mais si Ruse a raison, alors nos intuitions intimes quant au fait que le viol, l’égoïsme, la discrimination et la haine sont objectivement mal, voire même terriblement immoraux, ne sont qu’illusions. Or, malheureusement pour les athées, il n’existe aucun fondement à la moralité objective dans un univers sans Dieu. Comme l’a dit l’auteur russe Dostoïevski : “ Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis. ”
LE MATÉRIALISME ET LE DÉTERMINISME
Les problèmes inhérents à l’athéisme, en matière de moralité, vont plus loin encore, car si Dieu n’existe pas, qu’est-ce que l’être humain sinon un simple arrangement accidentel d’atomes ?
Si l’être humain se résume à l’état d’organisme physique dépourvu de tout aspect immatériel comme l’âme et l’esprit, alors il ne diffère pas qualitativement des autres espères animales. Par conséquent, le fait de considérer la moralité humaine comme objective revient à tomber dans le piège du zoolisme. Compte tenu du matérialisme, on n’a aucune raison de penser que l’être humain ait objectivement plus de valeur que le rat, le moustique ou toute autre forme de vie.
Mais aussi, sans l’existence d’un esprit ou d’une âme distincte du cerveau, tout ce que peut penser ou faire un être humain est déterminé (pas simplement influencé, mais déterminé) par son matériel génétique et l’apport des sens. Il n’existe aucun agent personnel capable de choisir librement. Tout ce qu’on peut faire n’est alors que le résultat de réactions chimiques. On est comme des marionnettes, dont les actions échappent à leur contrôle.
Or, quelle valeur morale la marionnette ou ses mouvements peuvent-ils avoir ? De toute évidence, un tel être ne saurait répondre moralement d’aucune de ses actions.
Il est essentiel de remarquer ce que je ne dis pas. Je ne dis pas qu’il est impossible à l’athée d’être moral, mais seulement que, si Dieu n’existe pas, il n’y a pas de principes moraux obligatoires et objectifs, ce qui est contraire à ce qu’on a déjà établi.
La question n’est pas de savoir : “ Peut-on élaborer un système d’éthique en faisant abstraction de Dieu ? ” Si les athées présument que l’être humain a une valeur objective, rien ne permet de penser qu’ils ne puissent créer un système d’éthique, et peut-être même un que les théistes approuveraient en grande partie. La question n’est pas non plus de savoir : “ Peut-on reconnaître l’existence de principes moraux objectifs en faisant abstraction de Dieu ? ”
Il n’est pas nécessaire de croire en Dieu pour reconnaître, par exemple, la nécessité d’aimer ses enfants. Ce n’est pas l’absence de croyance en Dieu, mais l’absence de Dieu qui est problématique en matière de moralité objective.
L’athée au franc parler Paul Kurtz a clairement formulé la question, en écrivant :
“ La question centrale sur les principes moraux et d’éthique concerne leur fondement ontologique [c.-à-d. leur fondement dans la réalité]. S’ils ne viennent pas de Dieu ni ne sont ancrés dans la transcendance, sont-ils purement éphémères ? ”
L’ÉTHIQUE SANS DIEU ?
Il se peut qu’on soit maintenant persuadé que le relativisme moral fait erreur et qu’il existe des obligations morales objectives qui engagent tout le monde en tout temps. Mais a-t-on réellement besoin de Dieu ? En examinant cette possibilité, on doit s’interroger sérieusement sur ce qui fait que ces principes moraux sont objectifs et obligatoires, et engagent moralement. En quoi peuvent-ils être plus que des préférences personnelles ou des conventions sociales ?
Certains ont suggéré qu’on peut donner un fondement objectif à la moralité sans faire appel à Dieu. Selon eux, si la moralité a évolué au cours des siècles, c’est simplement parce qu’elle “ fonctionne ”.
C’est-à-dire qu’elle promeut des avantages pour l’individu et la société, et favorise la survie de l’être humain. Or, tout ce qui favorise son épanouissement et sa survie est bien. Et tout ce qui ne les favorise pas est mal. Ils prétendent que c’est là tout ce qui est nécessaire en matière d’objectivité de la moralité. On n’a pas besoin de Dieu.
UNE HYPOTHÈSE CRITIQUE INACCESSIBLE AUX ATHÉES
Mais l’ennui avec cette suggestion, c’est qu’elle se fonde sur l’hypothèse nécessaire que l’être humain a une valeur objective. On se rappellera que j’ai reconnu précédemment que, si on présume que l’être humain a une valeur objective, on peut probablement créer un système d’éthique cohérent.
Mais si Dieu n’existe pas, cette hypothèse est inaccessible. L’être humain, comme tout le reste dans l’univers, n’est qu’un arrangement accidentel d’atomes, ce pourquoi on ne peut dire avec raison qu’il a une valeur objective.
La plupart des gens, y compris les philosophes de la moralité, adoptent habituellement cette hypothèse sans esprit critique. J’ai découvert que presque toutes les tentatives pour donner à la moralité objective un fondement sans Dieu mènent à l’hypothèse selon laquelle l’être humain a une valeur objective, mais cette hypothèse est inaccessible aux athées.
De plus, si la moralité a évolué parce qu’elle favorise la survie, on ne pourrait justifier la moralité objective, mais simplement expliquer comment les croyances morales sont apparues. En fait, il serait difficile de voir en quoi ces croyances ou comportements pourraient encore être qualifiés de moraux. Il s’agirait simplement d’options de survie, rien à voir avec les principes moraux objectifs.
Or, la conservation de soi signifie-t-elle vraiment ce qu’on qualifie de “ moral ” ? La simple prudence signifie-t-elle vraiment ce qu’on entend par “ moralité ” ? Ce modèle évolutionniste créerait le sentiment qu’il existe des principes moraux objectifs, mais ce ne serait pas le cas.
Êtes-vous réellement prêt à accepter que, même si on ressent le viol, le meurtre et la discrimination comme répréhensibles, ils ne le sont pas du tout ? Et si on en venait à croire que notre sentiment de moralité par rapport au viol, par exemple, n’est qu’une adaptation biologique qui nous est inculquée au cours de millions d’années, on n’aurait alors plus de raisons de considérer le viol comme étant objectivement mal.
L’hypothèse selon laquelle la moralité avantage l’individu et la société, et favorise la survie, pose encore d’autres problèmes. Pour les régler, il est utile de considérer séparément les deux catégories d’avantages, pour l’individu et la société.
LES AVANTAGES POUR LA SOCIÉTÉ ET LA SURVIE
D’abord, disons que la moralité objective a pour fondement l’aide sociale ou la survie de l’espèce. On s’engage par un contrat social - certaines règles qui aident la société à mieux fonctionner, et qui procurent des avantages à la société et à l’espèce humaine.
Il importe de saisir que la moralité ne peut reposer à la fois sur la survie et l’épanouissement de l’individu, et sur ceux de la société ou de l’espèce. Il est clair qu’il y a risque de conflit. La survie de l’espèce n’est pas toujours avantageuse pour un individu en particulier, car elle peut clairement exiger de lui un sacrifice personnel ou même la mort de certaines personnes.
Même si l’idée d’un contrat social pourrait s’avérer utile à une société, elle ne peut nous fournir ce que nous recherchons, soit un fondement objectif à la moralité. Rien ne saurait rendre les règles objectives et leur permettre d’engager moralement ceux qui ne les approuvent pas. En effet, aucun contrat ne peut engager une personne qui ne l’a pas “ signé ”, quelqu’un qui ne veille qu’à son propre bien-être. Or, l’éthique qui se fonde sur un contrat social demeure une éthique relative.
Et pourquoi devrait-on veiller au bien-être de la société ? Pourquoi devrait-on se sacrifier pour le bien-être d’autrui ? Si on répond que l’être humain a une valeur intrinsèque et que c’est la raison pour laquelle on doit veiller au bien-être de la société, on doit répliquer à cela que, comme on l’a vu, la vision athée du monde ne soutient aucunement cette affirmation.
On a vu qu’on ne peut simplement présumer de la valeur objective de l’être humain dans un univers où tout se résume à l’arrangement accidentel d’atomes. Il se peut qu’on se situe plus “ haut ” sur l’échelle évolutionniste, mais cela signifie simplement qu’on est plus complexe, et non qu’on a plus de valeur. Que pourrait-on dire à une race extraterrestre qui considérerait l’être humain comme la toute dernière découverte en matière de cuisine moderne ? Aucun fondement objectif dans la vision athée du monde ne permettrait de juger qu’il serait mal pour les extraterrestres de manger des êtres humains.
Par ailleurs, si ce qui favorise la survie de l’espèce sert de fondement à la moralité, alors il serait logique de dire qu’il serait moralement bien d’exterminer les malades, les vieillards et les handicapés qui risquent d’affaiblir la société ou de contaminer le patrimoine génétique. N’empêche qu’au fond, on sait que ce serait mal.
Et pourquoi devrait-on sacrifier ses propres intérêts (ou même d’êtres sensibles) pour le bien de milliards d’autres personnes qui vivront dans l’avenir ? Aucun fondement objectif ne permet d’affirmer que le sacrifice soit la chose à faire.
Pour terminer, la théorie du contrat social ne semble pas expliquer de manière adéquate la profondeur de la répugnance morale que suscitent certaines atrocités commises par des êtres humains. Imaginez que vous ayez une fille qui s’est fait brutalement torturer, violer, mutiler et tuer. Réagiriez-vous à l’agresseur en évoquant un contrat social qu’il aurait rompu ?
Au contraire, tous seraient d’accord pour dire que quelque chose de bien plus profond qu’une convention sociale s’est fait enfreindre. La profondeur de notre réaction suggérerait que quelque chose d’atrocement immoral s’est produit, et non qu’un simple contrat s’est vu rompre ! Ainsi, les avantages pour la société et la survie de l’espèce ne peuvent absolument pas servir de fondement objectif à la moralité.
Mais peut-être dira-t-on que la raison pour laquelle un individu devrait veiller au bien-être général de la société, c’est qu’il en tirera lui-même avantage. Ainsi, la moralité a maintenant pour fondement l’intérêt personnel. Je profiterai d’une société qui s’épanouit et qui survit sans chaos, ce pourquoi, par conséquent, je devrais souscrire au contrat social.
L’INTÉRÊT PERSONNEL
Bien qu’à première vue il puisse paraître sensé que la moralité objective ait pour fondement l’intérêt personnel et la survie, il suffit d’y regarder de plus près pour se rendre compte qu’ils ne correspondent ni à notre notion ni à notre pratique de la moralité.
D’abord, ne consacre-t-on pas beaucoup de temps et d’énergie à enseigner à nos enfants à ne pas veiller exclusivement à leurs propres intérêts, à ne pas être égocentriques ? Ici, pourtant, on suggère que la moralité a bel et bien pour fondement l’intérêt personnel !
Si on tire un avantage du fait d’infliger des sévices à quelqu’un sans se faire prendre, fait-on ainsi le bien ? Bien sûr que non ! Et pourtant, si la moralité avait réellement pour fondement l’intérêt personnel, non seulement notre comportement ne serait pas mal, mais encore ce serait moralement indiqué.
Si la moralité a pour fondement l’intérêt personnel, alors il faut faire du bien aux autres, non pour eux, mais pour soi. Or, cette manipulation n’est pas ce qu’on qualifierait normalement de noble.
De plus, l’intérêt personnel ne peut justifier une seule action que les théistes et les athées reconnaîtraient comme moralement bonne et noble, pas même le sacrifice de sa vie pour son prochain. Pourquoi devrais-je sacrifier, surtout ma vie, pour le bien de quelqu’un d’autre ?
Selon la vision athée du monde, il ne peut y avoir aucune bonne raison d’opter pour une telle abnégation. Le sacrifice de sa vie constitue le sacrifice intégral et final. Or, selon la vision athée du monde, la mort ne sert tout simplement pas les intérêts de quiconque, car la mort marque la fin de son existence et donc de son intérêt personnel !
Imaginez à nouveau que votre fillette de quatre ans soit brutalement torturée, violée, mutilée et tuée. L’agresseur a-t-il commis un acte atrocement immoral, ou a-t-il simplement posé un geste qui nuit à son intérêt personnel et à sa survie (en supposant qu’il se fasse prendre), et que c’est ce qu’il y a de mal dans son geste ?
Il est clair qu’agir dans son propre intérêt peut souvent aller à l’encontre de la moralité. Le fait de fonder sa vie morale sur l’intérêt personnel ne correspond pas à notre expérience et à notre compréhension de la moralité. Voilà pourquoi on ne peut donner l’intérêt personnel pour fondement à la moralité objective.
Dans la recherche d’un fondement non théiste à la moralité, personne ne semble gagnant. Or, en synthétisant ce problème, D. Stephen Long, de la Duke University, en est venu à la même conclusion que moi :
“ La maladie dont la philosophie est atteinte, c’est qu’elle est incapable de donner à l’éthique un fondement convaincant. Ainsi, et la population et les érudits tombent dans le relativisme et le subjectivisme. Deux options qui rendent inoffensive la moralité en soi.” (anodine, dénuée de tout sens de l’obligation morale)
J’ai découvert que la plupart des gens aboutissent à un mélange confus et incohérent d’éthique objective et d’éthique relative. Ils ne peuvent nier le caractère objectivement répréhensible des atrocités mentionnées, mais ils luttent contre l’idée que la moralité est bel et bien objective et que Dieu en est nécessairement le fondement.
L’HYPOTHÈSE DE DIEU
L’hypothèse de Dieu réussit précisément là où échouent les hypothèses non théistes. Si Dieu existe, et si ce Dieu est saint, bon et immuable (très semblablement au Dieu judéo-chrétien), alors ce type d’être fournit de manière adéquate le fondement nécessaire aux obligations morales objectives. La nature sainte et bonne en soi de Dieu sert de base objective à la moralité. Les lois de Dieu émanent nécessairement de sa nature parfaitement bonne. Le bien est ce qui est conforme à la nature de Dieu ; le mal est ce qui n’y est pas conforme.
La connaissance généralisée chez l’homme des principes moraux fondamentaux tient au fait que Dieu les lui inculque, conjointement avec les lois fondamentales de la logique et de l’inférence. Si l’être humain a de la valeur, c’est parce que Dieu l’a créé en lui donnant par amour de la valeur, une raison d’être et la capacité d’entretenir des rapports avec lui. Ainsi, il est mal de faire du tort, et il est bien de favoriser l’épanouissement et la survie de la race humaine.
CONCLUSION
On a vu que le subjectivisme et le relativisme éthiques ne correspondent pas à nos intuitions et à nos jugements moraux, et qu’on croit qu’il existe des principes moraux objectifs qui engagent tout le monde. On a aussi vu que les tentatives pour donner sans l’apport de Dieu un fondement à ces principes moraux objectifs sont inadéquates. Finalement, on a vu que l’hypothèse de Dieu fournit de manière adéquate le fondement nécessaire.
Un de mes anciens professeurs, le philosophe R. Z. Friedman, de l’Université de Toronto,
a bien synthétisé cette analyse dans un de ses écrits :
“ Il faut compter Dieu au nombre des conditions à remplir sans lesquelles la moralité ne peut exister. L’homme sait que la mort de Dieu mène à la mort de la moralité, mais il choisit de n’en faire aucun cas. ”
L’OBJECTION LA PLUS COURANTE
Certains croient que l’idée selon laquelle Dieu est le fondement des principes moraux est prouvée fausse par ce qu’on appelle communément le dilemme d’Euthyphron : “ Soit qu’un principe moral est bon parce que Dieu l’a voulu ainsi, ce qui rendrait Dieu arbitraire, soit que Dieu le veut ainsi parce que le principe est bon, ce qui impliquerait une norme indépendante de Dieu. ”
La solution à ce prétendu problème est la suivante : Dieu choisit de créer un principe moral parce que celui-ci est bon, certes, mais s’il est bon, c’est qu’il est conforme à la nature fondamentalement bonne de Dieu. Par conséquent, il n’existe aucune norme indépendante. La volonté de Dieu est soumise à sa nature immuablement bonne. Dieu ne peut faire et vouloir que ce qui est conforme à sa nature, qui est la bonté en soi. Ainsi, il n’y a aucun dilemme.
Michael Horner est un auteur, conférencier, et apologiste avec Campus pour le Christ, Canada. Ce texte est pris d'un article écrit par Michael Horner. © 1995, Campus Crusade for Christ, Canada